jeudi 23 décembre 2010

À la recherche du bonheur (partie 2)

Je viens de terminer un livre du Dalai Lama, The Art of Happiness. Ceux qui me connaissent savent que c'est le premier livre de non-fiction que je termine depuis une éternité, probablement depuis l'université. Je n'ai pas particulièrement apprécié la lecture de ce livre (il est écrit en partie par un psychiatre américain légèrement énervant), mais je ne pouvais le lâcher. Et même si j'avais l'impression de lire un peu dans le vide, de ne pas toujours porter attention à mes lectures, des extraits du livre me revenaient (et me reviennent encore) en tête à tout moment. J'ai l'impression que ce livre aura plus d'impact sur ma vie que tout autre livre.

Un extrait m'a beaucoup fait réfléchir. Selon le Dalai Lama, une des difficultés pour les Nord-Américains est que notre monde est si confortable que nous en avons oublié que la souffrance existe et qu'elle est normale:
"As Western society gained the ability to limit the suffering caused by hard living conditions, it seems to have lost the ability to cope with the suffering that remains. Studies by social scientists have emphasized that most people in modern Western society tend to go through life believing that life is mostly fair, and that they are good people who deserve to have good things happen to them." 
Le problème avec cette croyance est que, lorsque quelque chose de plus difficile nous arrive, comme nous croyons que la souffrance est anormale et que nous méritons le bonheur, nous voulons trouver un coupable. Notre vie va mal à cause de notre patron, du gouvernement, de l'école, de nos parents. Ou nous nous tournons vers nous-mêmes et croyons que nous sommes incompétents, inadéquats, que le sort s'acharne sur nous. Et souvent, au lieu d'accepter les moments difficiles et essayer de trouver une solution, nous vivons dans la colère, la rancune, l'anxiété, la dépression. Nous laissons passer la chance d'être heureux. Nous oublions aussi que nos souffrances sont parfois bien légères comparées à celles des gens plus démunis.

J'ai beaucoup repensé à cet extrait du livre. Je réalise que j'essaie de protéger mes enfants de la souffrance qui existe dans le monde. Je lis le journal, mais je le cache lorsque la une semble trop troublante, et je ne regarde jamais les nouvelles devant eux. J'essaie aussi de les protéger de leur propre souffrance: je ne veux pas qu'ils aient de la peine, qu'ils aient des difficultés. Mais est-ce que je leur rends vraiment service? Est-ce que je ne devrais pas plutôt essayer de les préparer et non de les protéger, comme le dit souvent mon mec?

Et quels sont les impacts à plus long terme de cette protection? Est-ce qu'ils arriveront à être des adultes heureux et résilients s'ils n'ont pas souvent eu l'occasion de faire face à des difficultés? Et est-ce qu'un enfant qui grandit avec une certaine connaissance des problèmes, de la souffrance qui existent dans le monde a plus de chance de développer une certaine compassion, une envie de changer le monde, ou du moins d'aider à rendre le monde meilleur?

***

En faisant du bénévolat mardi dernier, j'ai été confrontée à cette souffrance, directement. Et je n'ai pas eu à aller à l'autre bout du monde. Je suis restée ici, à Montréal. J'ai passé la matinée à aider des gens à faire une épicerie dans un Magasin Partage. Cet organisme permet aux familles démunies de faire une épicerie pour Noël à un cout minime. Mon rôle consistait à les accompagner dans les rayons afin de choisir les quantités disponibles d'aliments selon le nombre de membres dans la famille.

J'en suis arrivée à la conclusion que le bénévolat devrait être obligatoire.

J'avais besoin de cette dose de réalité. Il m'est impossible de passer quelques heures avec des gens aussi démunis et de me plaindre ensuite parce que mon magasinage de Noël est pénible ou parce que mon emploi est parfois ennuyant. Comme disaient plusieurs de mes collègues, une telle expérience replace les priorités assez rapidement.

Je vais repenser longtemps à l'expression des gens qui arrivaient à la caisse et voyaient, sur une table, des pots de café Maxwell House. "Oh! Il y a du café! On peut avoir du café pour la maison?" "Non, le café fait partie des cadeaux à gagner, il fallait avoir été pigé pour en avoir un pot." "Ah, ok. Je comprends, c'est cher du café."

Je suis revenue avec l'impression d'être incroyablement chanceuse et choyée et avec la furieuse envie de profiter de toutes les chances que la vie m'offre.


***

Mais, surtout, j'ai réalisé à quel point j'aimais les gens, être avec les gens, les écouter, apprendre leur histoire. Je repense à cette dame, Monique, toute menue, toute frêle, qui paraissait si vieille mais était probablement dans la quarantaine, et qui s'occupe toute seule de sa mère âgée et de son frère malade, sans répit. Il y avait aussi Marvin, vieux monsieur très rigolo ("j'ai juste 4 dents, mais j'aime ça quand è sont propres!") et à l'optimisme débordant, tout content à l'idée d'avoir gagné un parfum pour sa femme. Et Jean, début vingtaine, qui travaille au salaire minimum et fait parfois du temps supplémentaire le samedi, parce que ça lui donne un $30 extra par semaine, ce qui lui sera très utile lorsque son bébé naitra dans quelques mois.

Pendant quelques heures, j'ai aussi eu l'impression d'avoir été un peu utile. Je suis repartie épuisée, mais avec le sourire et la conviction que je recommencerai à nouveau.

4 commentaires:

Elsa Myotte a dit...

C'est vrai qu'on devient de plus en plus intolérant à la souffrance. Dans nos sociétés, on a combattu la souffrance comme on a combattu les maladies infectieuses: en cherchant à l'éradiquer complètement. C'est un combat légitime, mais qui nous a en quelque sorte affaiblis psychologiquement, comme notre système immunitaire s'est dans une certaine mesure affaibli dans notre monde aseptisé. La souffrance (comme les microbes!) fait partie de la vie.

En repensant à notre discussion de l'autre jour sur les activités qui feraient notre bonheur si nous avions le loisir de ne plus travailler, j'avoue avoir ressenti de la culpabilité devant ta générosité, ton altruisme. Tu es la seule à avoir pensé à aider les autres, et je ne doute pas un instant de ta sincérité. Je te félicite d'avoir déjà fait un pas pour concrétiser cette noble aspiration. Je te trouve aussi courageuse d'aller si facilement vers les gens. Ma timidité s'accommoderait mieux d'un bénévolat moins direct. J'ai déjà pensé à faire de la lecture pour les aveugles; je devrais peut-être me lancer!

Nathalie a dit...

J'aime beaucoup ta comparaison avec le système immunitaire... c'est exactement ça. Et je réalise que ce que je pourrais faire de mieux pour mes enfants n'est pas de les protéger de toute souffrance, mais plutôt de leur montrer comment faire face à des souffrances plus légères ou des petites difficultés. Apprendre que la vie est parfois injuste et difficile, mais qu'il faut passer à autre chose. Je me souviens d'avoir lu quelque part que c'est une bonne idée d'avoir un animal de compagnie quand on a des enfants, même si c'est simplement un poisson ou un hamster; ainsi, lorsque l'animal de compagnie meurt, ça leur permet de commencer à apprivoiser la mort...

Ça me fait penser à un autre extrait du livre, où on raconte que dans les pays comme l'Inde, la mort et la vieillesse sont très présentes. Les personnes âgées font partie intégrale de la famille, on s'en occupe dans leur vieillesse. Ainsi, les Indiens sont beaucoup moins anxieux face à la mort et la vieillesse. Ici, on la cache. On a peur de nos rides, peur de vieillir, au point où le botox et la chirurgie plastique sont presque pratique courante...

Et tu n'as pas à avoir aucune culpabilité. Je crois que votre travail, à toi et André, est beaucoup plus utile que le mien. C'est en particulier le cas d'André, qui passe ses journées à aider les gens. Mais je crois aussi que ton boulot en est un qui est très utile à la société. Disons que ça n'est pas vraiment le cas du mien ;-) Et c'est pour ça que j'éprouve plus le besoin d'aider à l'extérieur de mon travail...

Félix-Étienne Trépanier a dit...

Très intéressante cette discussion!

D'abord, merci Nathalie pour cette série sur la recherche du bonheur. Tes textes auront aussi stimulés des discussions chez moi.

Je suis aussi content que tu aies aimé l'expérience des Magasins-Partage...pour t'avoir parlé après notre shift et avoir vu ton grand sourire et ton esprit un peu perdu dans tes pensées, je me doutais bien qu'un (ou deux!) texte de blog naissait.

Pour en revenir à l'éradication de la souffrance...je pense qu'il y a un autre aspect à cette phobie du malaise. Oui, on tente par tous les moyens d'éliminer la souffrance. Mais il y a cette autre tendance à s'enfermer pour éviter tout risque de la rencontrer. Pour reprendre l'analogie des maladies: on éradique les maladies infectieuses et on reste chez nous pour éviter d'en attraper une.

Oui, nous sommes fragiles, mais nous avons aussi les capacités (sous-estimées) de regénération et d'adaptation. Rester dans notre zone de confort nous protège, mais à quel prix?

Et je me demande...notre bonheur présent n'est-il pas relatif à notre passé...peut-on être heureux enfermé dans notre chambre blanche aseptisée?

Nathalie a dit...

Oui, c'est un bon point. C'est vrai qu'on cherche aussi à éviter la souffrance. C'est un peu pour ça qu'on va souvent ignorer les mendiants qu'on rencontre sur la rue ou passer un peu plus loin. C'est plus facile de faire comme s'ils n'existaient pas.

Il y a la souffrance des autres, mais il y a la nôtre aussi. On s'empêche souvent de prendre des risques par peur de se tromper, par peur de se blesser. Sortir de sa zone de confort est très inconfortable... mais je crois vraiment qu'on peut y être plus heureux que dans notre chambre blanche aseptisée...