« Beaucoup plus que cette carte de visite qu'il lui a tendue au dernier moment, c'est cet appel des hasards (le livre, Beethoven, le chiffre 6, le banc jaune du square) qui a donné à Teresa le courage de partir de chez elle et de changer son destin. Ce sont peut-être ces quelques hasards (d'ailleurs bien modestes et banals, vraiment dignes de cette ville insignifiante) qui ont mis en mouvement son amour et sont devenus la source d'énergie où elle s'abreuvera jusqu'à la fin.
Notre vie quotidienne est bombardée de hasards, plus exactement de rencontres fortuites entre les gens et les évènements, ce qu'on appelle les coïncidences. (...) On ne peut reprocher au roman d'être fasciné par les mystérieuses rencontres des hasards, mais on peut avec raison reprocher à l'homme d'être aveugle à ces hasards et de priver ainsi la vie de sa dimension de beauté. »
Je suis en général très sensible à ces hasards, ces coïncidences, ces petits moments bien banals qui ajoutent de la magie à notre vie, de la poésie.
Mais depuis quelques temps, je suis un peu aveugle.
Ma vie est un tourbillon depuis quelques semaines, depuis bientôt plus d'un mois en fait. Entre le nouveau boulot, les rénos, les fourmis, le soccer, le piano, le bénévolat à l'école, le club de lecture, la fête de Math, je me suis perdue. J'ai oublié quatre fêtes, de gens pourtant très importants pour moi. Je n'écris plus. Je cours d'une activité à l'autre. Je suis prise dans le courant.
La semaine dernière, j'ai réalisé que mes pivoines avaient fleuri et fané, sans que je m'en rende compte. C'est pourtant un de mes grands bonheurs du début d'été. J'adore les pivoines. Ma grand-mère en avait une immense haie, et tout au long du primaire j'en apportais un gros bouquet à mon professeur comme cadeau de fin d'année. J'ai associé l'odeur des pivoines au bonheur de la fin d'année scolaire, à la fébrilité d'un long été de liberté qui m'attendait, à la conviction d'avoir la vie devant moi, que tout était possible. Depuis que j'habite ici, j'ai pris l'habitude d'en apporter au travail et d'en mettre dans des vases un peu partout dans la maison.
Cette année, je n'ai même pas remarqué qu'elles avaient fleuri. Et je n'aime pas ça du tout.
J'ai besoin de m'arrêter un peu. Je ne sais pas encore ce que ça veut dire exactement. Je fais un premier pas en écrivant ici, ce soir. Je dois trouver une façon de ralentir le rythme de ma vie. De ralentir assez pour être consciente de ce qui se passe autour de moi.
Pour remarquer que mes pivoines ont fleuri.
Pour voir à nouveau la poésie des petits moments de la vie, des coïncidences, des moments banals mais souvent si beaux.